Ulm - Lettres et Sciences humaines
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Elie Halévy : guerre et œuvre. Extraits de la correspondance de guerre d'Elie Halévy (fonds ENS)

Parfaite incarnation de la bourgeoise intellectuelle et artiste, Élie Halévy (1870-1937) est le digne descendant d’une lignée fameuse. Petit-fils de Léon Halévy, disciple de Saint-Simon et homme de lettres, fils de Ludovic Halévy, auteur à succès et librettiste d’opéra, frère de D. Halévy, artiste égaré en politique, Élie sera le savant de la famille. Normalien (promotion 1889 L) et agrégé de philosophie (1892), cet entrepreneur intellectuel fonde avec ses amis Xavier Léon et Léon Brunschvicg la Revue de métaphysique et de morale (1893), anime la Société française de philosophie (1901) et lance les premiers congrès internationaux de philosophie (1900). Enseignant malgré lui, Élie est un maître à penser pour les générations d’élèves de l’École libre des sciences politiques où il professe sur l’histoire du peuple anglais et sur le socialisme européen de 1892 à 1937. Insatiable lecteur, c’est un écrivain prolixe qui laisse à sa mort une œuvre importante et des archives conséquentes. Philosophe venu à l’histoire, intellectuel français spécialiste de l’Angleterre et du socialisme européen, dreyfusard et républicain devenu penseur libéral du totalitarisme, Élie Halévy est un précieux révélateur des évolutions et des contradictions de la vie intellectuelle du premier vingtième siècle.

Élie Halévy et la Grande Guerre

Lettre de Elie Halévy à Xavier Léon, à propos de la Société des Nations, 29 sept. 1917. Fonds d'archives Elie Halévy de l'ENS (carton 9).

Intellectuel en guerre, Élie Halévy n’est pas un combattant sous le feu, contrairement à ses amis Alain et René Quinton, à Charles Péguy, à Marcel Mauss, à Jules Isaac ou à Alain-Fournier. Âgé de 44 ans lors la déclaration de guerre, il fait partie de la réserve de l’armée territoriale (classe 1866-1879). Militarisé en 1915, il est versé dans les services auxiliaires, au sein du Service de santé et affecté comme infirmier à l’hôpital d’Albertville en Savoie où il restera jusqu’en mars 1918. À l’inverse de nombre de ses amis et collègues, Élie Halévy refuse avec constance les offres d’emplois généralement attribués aux « intellectuels ». Ni interprète, ni diplomate, ni propagandiste embusqué à la Maison de la Presse du Quai d’Orsay, il reste sergent-infirmier et fait le choix de la dissidence intérieure, du silence et du repli géographique.
La guerre modifie en effet les conditions d’exercice de la vie intellectuelle et de l’écriture. Seule la correspondance et quelques très rares textes viennent rompre le vœu de silence qu’Élie Halévy partage avec Alain ou Roger Martin du Gard, par souci de préserver une pensée libre. D’où l’importance de la correspondance de guerre, composée de 388 lettres ordinaires adressées à sa mère, Louise, à son épouse, Florence, à son frère Daniel et son beau-frère André Noufflard, mais également à ses amis intellectuels Xavier Léon, Célestin Bouglé ou encore Graham Wallas. Si la guerre a dissuadé Élie Halévy d’engager des écritures publiques, la correspondance, écriture privée, en tient lieu : elle raisonne de la grande puissance d’analyse du « philosophe-historien ». Du détail des opérations militaires à la conduite générale de la guerre, des scandales politico-financiers aux arcanes de la démocratie parlementaire, des questions économiques et financières aux négociations diplomatiques, rien n’échappe au commentaire vigilant et lucide de l’actualité brûlante.       

Guerre et oeuvre

Lettre d'Elie Halévy à Xavier Léon, La Maison Blanche (Sucy-en-Brie), 16 juillet 1918. Fonds d'archives Elie Halévy de l'ENS (carton 9).

Élie Halévy est l’historien des deux conceptions politiques qui ont principalement organisé le monde aux XIXème et XXème siècle, le libéralisme et le socialisme. Pour étudier le premier, il choisit de se consacrer à l’Angleterre, considérée comme son berceau, à travers des études majeures, d’une part La Formation du radicalisme philosophique rédigée entre 1898 et 1901, d’autre part l’œuvre de toute une vie, l’Histoire du peuple anglais au XIXème siècle (1912-1946, Colin), commencée en 1906 et jamais achevée malgré les six volumes publiés. Pour comprendre le socialisme, il prit appui également sur l’Angleterre, puis élargit son étude à l’ensemble du phénomène européen dans le cadre de son cours à l’École libre des sciences politiques dont des extraits furent publiés après sa mort en 1948 sous le titre d’Histoire du socialisme européen (Gallimard). Mais Élie Halévy se confronta aussi à la Première Guerre mondiale. Il fut un des premiers à penser le basculement décisif de l’équilibre mondial qu’elle entraîna et qu’il analysa en termes de « crise mondiale » pour reprendre le titre d’une conférence prononcée à Oxford en 1929. La situation de guerre générale associée à l’agitation révolutionnaire en Europe engendra le phénomène totalitaire qu’Élie Halévy nomma « l’ère des tyrannies » dans une conférence du 28 novembre 1936 prononcée devant la Société française de philosophie. Ces réflexions sur les effets conjugués de la guerre et de la révolution sur les démocraties européennes paraîtront dans un recueil posthume de texte réunis sous le titre L’ère des Tyrannies (1938, Gallimard).

Les archives d’Élie Halévy à l’École normale supérieure

La majeure partie des archives Halévy est conservée à la Bibliothèque de Lettres et Sciences humaines et sociales de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, alma mater d’Élie Halévy. Les papiers Élie Halévy constituent l'un des fonds les plus importants conservés à la Bibliothèque de l'ENS, de par son volume (95 cartons d'archives) et de par l'intérêt scientifique qu'il représente. A la mort d'E. Halévy en 1937, c'est son épouse et collaboratrice de toute une vie, Florence Noufflard, qui se charge de conserver ses archives composées de correspondance, textes inédits et inachevés, tous réunis dans la maison familiale de Sucy-en-Brie. Florence Noufflard encourage la publication de trois ouvrages posthumes : L’ère des tyrannies paraît en 1938, L’histoire du socialisme européen en 1948 et le tome quatre de L’histoire du peuple anglais en 1946. Ce sont ses nièces Geneviève Noufflard et Henriette Noufflard Guy-Loë qui seront en charge de cette mémoire patrimoniale. A la mort de Florence, Henriette Noufflard, fille des peintres  André et Berthe Langweil-Noufflard, entreprendra une politique de valorisation du fonds. Notamment, c'est elle qui entreprend de verser progressivement à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm (ENS) une partie des fonds qu'elle conserve. Un premier versement des papiers Halévy a été accueilli par Jean Hyppolite, directeur de l'École normale supérieure (1954-1963), à la mort de Florence Halévy en 1957, « en souvenir de l’aide qu’Élie Halévy lui avait apportée pour ses premières publications ». Les nombreux versements s'étalent jusqu'en 20121.  L’étalement des versements sur plus de cinquante ans n’a pas été sans conséquence sur l'intégration du fonds dans les collections de la Bibliothèque : toujours ouvert, il est composé de deux sous-fonds en cours de classement. La correspondance, versée à partir de 1987, constitue le cœur du second sous-fonds.


1 Françoise Dauphragne et Marie Scot, « Les archives d’Elie Halévy. À la redécouverte de l’atelier halévien », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 19, janvier-avril 2013 [en ligne, www.histoire-politique.fr]



Présentation réalisée par Sandrine Iraci et Marie Scot. - avril 2014